Comment empêcher l'automutilation chez les enfants: les conseils d'un urgentologue

Source: Carlos Yu, Adjunct Assistant Professor, Department of Family Medicine, Queen’s University, Ontario / The Conversation

J’ai récemment travaillé à l’urgence d’un hôpital de la région de Toronto et on m’a demandé de voir un garçon de 12 ans qui s’était mutilé pour la première fois au poignet.

Se couper avec des rasoirs, des couteaux ou d’autres objets tranchants est une méthode courante de s’automutiler chez les jeunes. Ce sont des tentatives délibérées de se faire du mal, sans intention suicidaire consciente. D’autres méthodes consistent à se brûler ou à se frapper soi-même.

Le nombre d’hospitalisations attribuables à des incidents d’automutilation augmente au Canada – surtout chez les préadolescentes et les adolescentes – et à l’étranger .

En cinq ans, de 2009 à 2014, le taux d’hospitalisations d’actes intentionnels d’automutilation chez les filles a augmenté de plus de 110 % – soit de 78 à 164 cas pour 100 000 jeunes femmes. Le taux pour les garçons a augmenté de plus de 35 %, passant de 23 à 32 pour 100 000 jeunes hommes. Et cela n’inclut pas tous les cas qui n’arrivent pas dans les hôpitaux.

Comme plusieurs, ce garçon ne savait pas exactement pourquoi il avait fait ce qu’il avait fait. J’en ai donc discuté avec lui pendant que je soignais sa lacération. Il est parti souriant et satisfait. Sa mère m’a envoyé un courriel pour me remercier d’avoir pris soin de son fils.

Pourquoi les jeunes s’automutilent

Je me souviens d’un autre incident survenu l’an dernier, avec un autre garçon de 12 ans. C’était la troisième fois qu’il se rendait à l’urgence pour une lacération. Il aurait commencé à se mutiler après avoir rencontré une amie qui le faisait.

Je lui ai demandé pourquoi il se coupait. Il a levé les yeux brièvement et a répondu: « parce que tout le monde me déteste ». Je lui ai demandé pourquoi, si les autres le détestent, ce ne sont pas eux qui le mutilaient. Il avait l’air perplexe.

Je lui ai alors demandé s’il était possible qu’il soit aux prises avec des pensées ou des sentiments envahissants qu’il lui était impossible d’arrêter, et s’il utilisait la douleur pour les interrompre. Il a levé les yeux, m’a regardé pour la première fois et il a hoché la tête.

Je lui ai demandé ce qu’il faisait d’autre pour arrêter ses pensées perturbantes. Joue-t-il aux jeux vidéo ? Il a répondu par la négative. Sa mère lui a fait remarquer qu’il jouait au hockey et qu’il n’avait pas beaucoup de temps libre. Je lui ai donc redemandé ce qu’il faisait d’autre pour interrompre le fil de ses pensées. Sa mère avait l’air surprise quand il a finalement répondu qu’il avait frappé dans un mur.

Je lui ai demandé si la douleur l’aidait. Il a répondu par l’affirmative. Fait-il autre chose ? Il a dit qu’il s’était aussi cogné la tête contre les murs.

Comme plusieurs jeunes qui s’automutilent, ce garçon le fait pour tenter de faire face non seulement à des événements concrets de sa vie, mais aussi à des émotions et à des pensées perturbantes qui surgissent dans sa tête.

« Take Five »: une stratégie de pleine conscience

J’ai demandé à ce garçon si je pouvais partager avec lui une technique basée sur la pleine conscience appelée « Take Five », ( qu’on pourrait traduire par «prendre cinq minutes » ) qui l’aiderait à gérer ses pensées perturbantes. Il m’a regardé et il a accepté.

Je lui ai donné des instructions précises, qui s’articulent autour de ses mains: il doit en tracer le pourtour, plusieurs fois, avec l’aide de l’index de son autre main, tout en respirant et en inspirant en pleine conscience.

Je lui ai expliqué qu’en prêtant intentionnellement attention à la sensation de sa respiration et au tracé de sa main, il peut détourner son attention de ses pensées et sentiments perturbants et ce, sans la douleur et les problèmes causés par ses méthodes actuelles.

Je l’ai encouragé à pratiquer cette nouvelle technique dès qu’il en avait l’occasion. Je lui ai expliqué que sa capacité à diriger son attention allait s’améliorer avec ces pratiques régulières – tout comme les exercices de hockey améliorent son jeu.

Les problèmes de santé mentale sont courants

Selon l’Association canadienne pour la santé mentale, environ la moitié de la population aura développé une maladie mentale à l’âge de 40 ans.

Le rapport de 2016 d’une enquête de l’American College Health Association en Ontario révèle que 65 pour cent des étudiants « ont déclaré avoir été très anxieux l’année précédente » et 13 pour cent avaient sérieusement pensé au suicide.

Une technique comme « Take Five » peut offrir un moyen de détourner l’attention des pensées et émotions difficiles.
(Shutterstock)

Des données préliminaires encourageantes suggèrent que la pleine conscience ](https://fr.wikipedia.org/wiki/Pleine_conscience) exercée sur une période de temps relativement courte peut contribuer à la diminution de comportement suicidaire.

Vers une meilleure compréhension

Avant son départ, j’ai demandé à ce garçon si quelqu’un d’autre dans sa famille avait eu des difficultés avec ses pensées et ses sentiments. Il a dit « mon jumeau ». J’ai demandé : « qui d’autre ? » Il a montré sa mère du doigt.

J’ai demandé : « et quand ton père s’énerve et te crie dessus à propos du hockey ? » Il a réfléchi, esquissé un sourire, puis hoché la tête. J’ai donc suggéré qu’il pourrait trouver un moment approprié pour partager ses nouvelles connaissances avec son père.

Dans ma vision périphérique, j’ai remarqué qu’il avait continué à pratiquer la technique du « cinq minutes » en traçant le pourtour de sa main.

Je lui ai dit que beaucoup de gens sont aux prises avec ces défis et qu’il n’est pas seul. J’ai expliqué qu’en développant sa capacité à choisir l’objet de son attention à chaque instant, il peut aussi développer l’autocompassion.

Je lui ai aussi fait remarquer que même le médaillé d’argent olympique peut pleurer parce qu’il n’est que le deuxième meilleur ; que le « pire » joueur fait preuve d’un grand courage pour faire simplement partie du jeu ; et que chacun a le droit d’être heureux.

Je l’ai guidé vers une formation en ligne sur la pleine conscience. Il m’a ensuite serré la main.

Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, avez des pensées autodestructrices ou suicidaires, vous pouvez obtenir de l’aide auprès de l’Association québécoise de prévention du suicide.